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« Les établissements ne doivent pas banaliser les violences »

Face à l’augmentation des comportements violents, les structures sont souvent démunies. Dans son ouvrage « Comprendre et gérer la violence en institution médico-sociale », le psychologue Michel Brioul analyse le sens de ces débordements et explique comment l’organisation institutionnelle peut les traiter.

Comment expliquer la multiplication des accès de violence en institution médico-sociale ?
Elle s’explique d’abord par l’évolution des publics. Les déficients « classiques », par exemple les personnes polyhandicapées ou atteintes de pathologies génétiques ou neurologiques, sont devenus minoritaires du fait de la prévention et des progrès médicaux. Dans le même temps, les institutions accueillent de plus en plus de personnes souffrant de pathologies sociales et identitaires, qui trouvent difficilement leur place dans notre société compétitive et en perte de repères. L’autre raison tient à l’évolution des institutions. Depuis la loi 2002-2 qui invite à mettre l’usager au centre des dispositifs, beaucoup considèrent qu’elles doivent répondre à la demande de leurs publics et être dans l’accompagnement en oubliant de considérer qu’elles sont aussi des lieux de soin.


Est-ce bien leur mission de prendre en charge ces publics violents ?

Oui, trois fois oui. Leur mission n’est pas d’être des clubs de loisirs mais des centres où l’on se préoccupe des difficultés des patients en cherchant à les amenuiser. Le décret du 26 mars 2009 précise d’ailleurs que les troubles du comportement ne constituent plus un argument opposable à l’admission. Les institutions médico-sociales doivent donc se donner les moyens de faire face à une mutation inéluctable.


Quel est le sens de ces comportements destructeurs ?

La violence est le symptôme d’une grande souffrance psychique, identitaire et sociale. Ces publics se sentent menacés dans leur représentation narcissique et ont donc des difficultés à se sentir reconnus par autrui et à avoir une place sociale. En outre, ils ne parviennent pas à prendre de la distance par la parole et le symbolique. La violence signe un retour à l’archaïque.


Quel est le devoir des institutions ?

Le premier est de prendre en compte ces violences et de les traiter. Il ne faut surtout pas les nier ou les banaliser, comme cela arrive trop souvent. J’ai pu ainsi observer dans un établissement réputé violent qu’on avait donné comme consigne aux éducateurs de fuir en cas de crise afin d’éviter de toucher le patient en le maîtrisant et d’être accusé de maltraitance. Avec un tel laisser-faire, la violence était devenue un langage banal dans l’institution ! Pourtant, la maltraitance, c’est de laisser un patient exploser sans le contenir et de l’abandonner à sa propre destruction et à celle des autres. D’autres établissements excluent le patient violent et portent plainte. On « botte alors en touche » et on fait venir la police au lieu de prendre en compte la violence comme une expression institutionnelle et pathologique qu’il faut d’abord gérer en interne.


Quelle conduite tenir face à un acte violent ?

Lorsque la violence éclate, il faut d’abord la contenir pour éviter l’explosion. Ce qui peut passer par des mesures de contention, d’enserrement ou d’isolement même si celles-ci sont souvent décriées. Après il convient de donner un sens à cette violence : Qu’est-ce qui l’a provoquée ? Quelle est, dans cet acte, la part du délit, qui contrevient à la loi, et la part du symptôme, qui ressort de la pathologie ? Ce diagnostic est un préalable nécessaire à l’action. Il relève de la clinique et doit être posé dans le cadre d’une réunion pluridisciplinaire associant médecins, psychologues, éducateurs et cadres de l’institution.


Quelles actions alors mener ?

Si la part de la pathologie est importante, il faut mettre en place des mesures thérapeutiques afin de restaurer les fonctions contenantes du patient en combinant des prises en charge médiatisées par le corps (massages, bains…), des psychothérapies et des traitements médicamenteux. Quant au délit, il doit être sanctionné, ce qui signifie être puni mais aussi réparé par le biais d’excuses ou d’actes positifs. Il faut que la personne comprenne qu’elle a non seulement enfreint la loi mais aussi que son acte a blessé matériellement ou psychologiquement quelqu’un.

Propos recueillis par Isabelle Sarazin